Le dramaturge
Entretien avec Ken Bruen -
Gallimard
253 pages
18,50 €
GUEULE DE BOIS AFFECTIVE
Avec la série des enquêtes de Jack Taylor, Ken Bruen se réapproprie la figure mythique du détective privé. Pour lui, cigarette et alcool sont loin d’être des accessoires glamour. Et les petites pépées pointent au chômage. Jack Taylor ne mène jamais d’enquêtes ; il les subit. Car c’est pour lui un effort permanent que d’habiter un monde qui déraille.
Renaud Junillon, librairie Lucioles : Les citations, les références littéraires sont extrêmement présentes dans la série des Jack Taylor. Dans Le dramaturge, le meurtrier laisse aux côtés des victimes un exemplaire de recueil de poésie de Synge. Que représente cet auteur dans la culture anglo-saxonne et que cela symbolise-t-il pour le lecteur assidu qu’est Jack ?
Ken Bruen : Synge fait partie de l’essence même de la littérature irlandaise. Ses pièces donnent accès à un monde jusqu’alors caché, montrant une Irlande à la fois réelle et quasiment médiévale. Pour Jack, Synge est un lien avec ce passé, un lien qui le ramène à une époque où l’Irlande était complètement irlandaise.
R.J. : Jack Taylor est un ancien guarda. Or, il se retrouve enquêter pour le compte d’un dealer qui vient d’être emprisonné. En quoi cette situation est-elle caractéristique du personnage ?
K.B. : D’abord, Jack sent qu’il doit cela à Cathy qui lui demande d’aider ce dealer et Jack, d’une manière ou d’une autre, paie toujours ses dettes. Ensuite cela est typique de la nature insoumise de Jack qui l’amène à ce que lui, un ex-policier, en vienne à aider un dealer. Cette situation en dit beaucoup plus de sa personnalité rebelle que n’importe quelle explication.
R.J. : Jack est né, habite - et mourra sans doute - à Galway. Pourtant, il semble ne plus comprendre le fonctionnement cette ville. Quelle mutation opère-t-elle ? De quoi Jack est-il nostalgique ?
K.B. : Les vieilles manières disparaissent et Jack est très attaché au passé. La nouvelle Irlande, cupide et prospère - une Amérique en miniature en fait - a droit à toute sa détestation. Il pleure une époque où les voisins se parlaient entre eux, où les gens étaient amicaux et l’argent autre chose qu’une nouvelle religion.
R.J. : Si la rédemption et la vengeance sont au centre de cet ouvrage, comme souvent dans le roman noir, il faut cependant noter une troisième thématique : le sentiment de culpabilité. N’est-ce pas là une des clés pour appréhender la personnalité de Jack ?
K.B. : Absolument. Presque tous ceux qu’il a aimé ou protégé sont morts par sa faute, indirectement ou pas. La culpabilité l’oblige à faire des choses dont il se passerait bien, s’il le pouvait. Il est même tellement habitué à ce sentiment qu’il le porte comme une seconde peau. Le catholicisme et la culpabilité marchent main dans la main et Jack symbolise l’incroyable pouvoir que la religion a en tant que résultat de la manipulation de cette culpabilité.
R.J. : Deux figures - qui finalement ne font peut-être qu’une - entretiennent des rapports aussi intimes que conflictuels avec Jack. Il s’agit de sa propre mère et de l’Eglise. Comment définiriez-vous les liens qui les unissent malgré tout ?
K.B. : Comme en Italie, pour un garçon, la mère et l’église sont tout et leur influence n’a jamais été effacée. Jack déteste l’une et l’autre et pourtant se trouve toujours en prise avec elles. Les curés et les mères ont dirigé l’Irlande jusqu’à ce que le récent âge de prospérité n’en brise les rênes. Jack mis à part. Lui est toujours en butte avec elles en dépit du combat qu’il mène pour s’en libérer.
R.J. : Sans dévoiler la fin du livre, on peut remarquer que les cinq dernières pages - à l’écriture magnifiquement brute et ciselée - éclairent l’ensemble du texte d’une lueur crépusculaire. L’Homme est-il pour vous une créature condamnée à se perdre éternellement ? N’est-ce pas une conception typiquement irlandaise de la destinée ?
K.B. : Pas tous non. Mais certains semblent avoir été choisis pour souffrir plus que d’autres. Pourquoi ? Voilà bien la question que je me suis posé jusqu’à ... aujourd’hui. La phrase que j’avais en tête au moment de créer le personnage de Jack était : Certains sont nés pour connaître une nuit sans fin. L’Irlandais souffre d’une mélancolie presque génétique. Jamais davantage heureux que dans le malheur, sous une pluie interminable, inscrit dans une tradition de l’oppression. La psyché irlandaise est d’un humour très, très sombre. Jack est l’exemple même de l’Irlandais qui croit que la vie commence toujours mal et va en empirant. Vraiment une sensibilité très noire*.
*en français dans le texte.
Initiales, le 19 décembre 2007