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Littérature étrangère
La fin est mon commencement

Tiziano TERZANI
Intervalles / Les Arènes
traduit de l’italien par Fabienne Andréa Costa 400 pages
22.80 €

« Ce livre est peut-être le plus fort qu’il m’aura été donné de publier jusqu’ici », dit son éditeur Armand de Saint-Sauveur (créateur des jeunes éditions Intervalles). Un tel aveu impressionne, d’autant plus lorsqu’on connaît la qualité, la singularité des textes qu’il a publiés jusqu’à présent. Lorsqu’on referme ce livre, on comprend qu’il appartient à cette catégorie de livres bienfaisants pour l’humanité : il y a les scientifiques qui poussent des cris d’alarme pour la planète, il y a aussi des écrivains qui le font pour la civilisation. Lire ces livres est à chaque fois un choc, mais il nous arrive souvent de nous sentir d’autant plus abattu que l’on se sent complètement démuni, inutile, incapable d’agir et déprimé face à l’évolution affolante du monde, ce qui n’est pas le cas ni le but de ce livre là : car quand bien même il fait de notre monde un tableau d’une noirceur épouvantable (que du reste, nul ne peut nier), La fin est mon commencement est avant tout un livre de paix, qui donne envie, dès les premières pages, de le lire lentement, pour l’intégrité du propos et pour l’atmosphère sereine dans laquelle il nous plonge.

L’homme qui parle s’appelait Tiziano TERZANI, on le représente comme « une légende du grand reportage de ces quarante dernières années » : immensément respecté et admiré par de grands journalistes français (Florence Aubenas (Libération), Philippe Pons (Le Monde) ...), il est encore peu connu en France, malgré un livre important traduit et publié chez Liana Levi en 2002 : Lettres contre la Guerre. A cette époque, en Italie, il s’oppose publiquement aux propos racistes, discriminatoires d’Oriana Fallaci, défendant avec force le dialogue des cultures en vue de parvenir à la paix entre Nord et Sud et entre Orient et Occident. Depuis, son oeuvre est l’une des plus honorées en Italie ainsi qu’en Allemagne. La fin est mon commencement, publié à titre posthume par son fils Folco, a déjà été lu par plus d’un million et demi de lecteurs.

Né à Florence en 1938, il fut le correspondant en Asie pour le Spiegel et pour le Corriere della Sera, où il se retrouva pris dans les grands événements de son temps : la guerre au Vietnam et la chute de Saïgon en 1975 (dont il écrira un livre qui, traduit en vietnamien, sera le livre de référence dans les écoles vietnamiennes), l’ouverture de la Chine après la mort de Mao (où aucun étranger n’avait pu pénétrer depuis 1949), la chute de l’Empire Soviétique... Il vécut longtemps en Asie, demeurant chaque fois plusieurs années dans chaque pays : Hong-Kong, le Cambodge, le Vietnam, la Chine, le Japon, la Thaïlande, et enfin l’Inde où, de grand reporter, il devint une sorte d’écrivain voyageur, écrivant des articles de plus en plus longs.

Profondément influencé par la spiritualité indienne, un séjour solitaire dans l’Himalaya lui permit de vivre, dans la paix, le cancer dont il était atteint en acceptant l’idée de sa mort prochaine. Abandonnant définitivement son métier de journaliste, il se retira dans une maison isolée dans les montagnes en Italie, pour méditer, vivre là ses derniers jours dans le silence, ne recevant plus personne exceptés Angela, sa femme, et leurs deux enfants : Folco et Saskia.

Quelques mois avant sa disparition, en 2004, Tiziano avait envoyé un télégramme à Folco. Très affaibli et sentant la fin proche, il lui proposait de le rejoindre pour répondre aux questions que celui-ci aurait envie de lui poser sur son parcours d’homme, de journaliste, de père : « Un dialogue entre un père et un fils, un livre testament que tu devras ensuite mettre en forme ».

Folco répondit à l’appel et ce livre est le fruit de leurs conversations, enregistrées et retranscrites telles quelles : « un texte rare qui passionnera toutes les générations » lit-on sur la quatrième de couverture. On peut penser qu’à travers ce livre, Tiziano, en s’adressant à son fils de trente ans, espère être lu par les jeunes, capter leur intérêt et les toucher. Une jeunesse qu’il invite à avoir de l’imagination, à ne pas suivre aveuglément les filières toutes tracées. On peut, si on le veut, faire des choses intéressantes dans sa vie, dans son quotidien même...construire une vie dans laquelle on puisse se reconnaître soi même. « J’éprouve une certaine commisération pour les jeunes d’aujourd’hui qui ne croient en rien, qui ne s’engagent pour aucun idéal », dit-il à Folco, bien qu’étant tout à fait conscient de quitter un monde qu’il a vu devenir de plus en plus violent, complètement différent de l’époque de sa propre jeunesse : Tiziano avait vingt ans en 1958, c’est l’époque des grands bouleversements sociaux et de la décolonisation. Ce qui le motive alors est de chercher une alternative au monde occidental : une société qui ne soit pas fondée sur les critères du profit, de l’argent, et qu’il espère découvrir en Asie.

Il lui faudra treize ans pour s’installer dans cette région en tant que correspondant pour le Spiegel avec en poche sa carte toute fraîche de journaliste professionnel, obtenue sans être passé par une école, après un parcours des plus atypiques.

Pour Tiziano, le métier de journaliste est une véritable mission consistant à informer, et former l’opinion des gens, en racontant ce qu’il voit et entend, au delà des faits événementiels, vérifier systématiquement la véracité de ce qu’on lui dit et rester à distance du pouvoir, quel qu’il soit. Dans chacun des pays traversés, il apprendra la langue locale, fera des rencontres et se fera des amis, s’immergeant dans leur culture, sillonnera le pays comme il en aura envie, se rendant dans des lieux interdits aux étrangers et écrira des articles en toute liberté, surtout en Chine, ce qui lui vaudra d’être expulsé.

C’est au Japon où il se retrouve après la Chine, que se déclenche une crise profonde pour cet homme non seulement marqué par l’échec du communisme comme solution pour résoudre les problèmes de l’humanité et aussi « empoigné » par l’angoisse par ce qu’il découvre au Japon : « Tout le contraire de ce qu’il cherchait : la copie conforme la plus sophistiquée du système occidental. »

A travers son métier, Tiziano en est venu à réfléchir sur la politique, les motivations sous-jacentes des guerres, sur le progrès et enfin la nature. C’est le fruit de ces réflexions qui le pousse progressivement à arrêter le journalisme. Il cesse d’abord d’écrire des papiers politiques, la politique pour lui n’offrant aucune solution, tout comme les révolutions et les guerres, parce que tout recommence, parce qu’au fond de tout ça il y a la nature de l’homme, et l’homme n’est pas devenu meilleur pour autant : « Pense à l’histoire de l’humanité et aux progrès matériels que l’homme a accomplis. Il a allongé sa durée de vie, il est allé sur la Lune. Mais en vérité, il n’a fait aucun progrès sur la voie spirituelle... Il a peur de tout, il se sent en insécurité, il ne sait pas qui il est ».

Violence, égoïsme, indivualisme, consumérisme, ignorance, il s’agit bien là d’un phénomène d’appauvrissement progressif de la civilisation. Et pourtant, Tiziano refuse de concevoir ce constat comme une fatalité : « Je pense que la grande bataille de notre avenir sera la bataille contre l’économie qui domine nos vies. Changeons nos critères et nos valeurs ».Tant que des valeurs telles que la curiosité, le goût de l’autre, de sa différence, le courage, l’honnêteté, l’amitié, auront un impact dans le coeur de l’homme, elles seront le garde-fou de la civilisation.

Tiziano Terzani n’a de cesse de revenir sur l’importance capitale de la connaissance de l’ Histoire pour comprendre le fonctionnement du monde et les événements actuels et ne pas se laisser endormir par les discours politiques et l’approximation de plus en plus fréquente des événements du monde relaté dans la presse.

Au fur et à mesure que Tiziano retrace son parcours de journaliste et d’homme, Folco lui-même se souvient et petit à petit, tout au long de ce livre, les souvenirs évoqués par Tiziano deviennent des souvenirs communs partagés avec une complicité émouvante. Plus le corps de Tiziano s’épuise, plus ses paroles deviennent sereines, apaisantes, et l’on se sent pénétré par ses propos, que l’on médite longuement.

Sa famille est là. Tiziano a déjà parlé avec Angela et l’a préparée à son départ, il le fait à présent avec Folco et Saskia, qui a fini par les rejoindre. La conversation devient un au revoir. Non seulement sa famille l’accompagne, mais aussi nous autres, lecteurs, sommes là, complètement : les deux dernières pages, que chacun ne lira que pour soi, dans son propre silence, sont bouleversantes.

« Notre civilisation mérite-t-elle d’être sauvée ? » Une question essentielle avait dit Tiziano. Une question à laquelle Folco lui avait demandé s’il avait une réponse. "Je n’ose pas dire qu’il est impossible de sauver notre civilisation. Car cela me fait penser à la Bhagavad Ghita : "Fais ce que tu dois faire. Ensuite que le monde se sauve, ou qu’il ne se sauve pas, ce n’est plus ton affaire." »

Tiziano aurait pu suivre cette voie-là lorsqu’il retrouva en Inde le fil de sa quête personnelle, cette fameuse alternative au monde occidental. « Une alternative criante », souligne-t-il, citant alors Gandhi, pour qui la seule façon possible de ne pas céder à la société de consommation était de jeûner. La vie d’ermite vécue pendant un certain temps l’a relié à ce sentiment de l’incroyable impermanence de toute chose, qui ne l’a plus quitté.

Et pourtant, il eut le désir de se tourner une dernière fois vers la civilisation avant de mourir, avec toute la générosité qui le caractérisait, par le biais de ce livre ultime. Très certainement parce qu’il sentait que ce dernier pourrait être utile. Comme les livres le furent dans sa propre vie. Et lorsque l’on repense aux propos de l’éditeur, on se dit que ce livre est peut être l’un des plus forts qu’il nous aura été donné de lire jusqu’ici.

Florence LORRAIN, Publié le 22 septembre 2008

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