L’immense obscurité de la mort- PARUTION EN POCHE- INTERVIEW
Massimo Carlotto
Points Seuil (Première Edition Métailié)
traduit de l’italien par Laurent Lombard
Révélé en France par son roman « Arrivederci Amore », au cynisme et à l’amoralité féroces,
Massimo CARLOTTO, à travers l’ascension sociale d’un ancien militant d’extrême gauche repenti, nous dévoilait une Italie rongée par la corruption et l’individualisme forcené.
Massimo CARLOTTO, observateur lucide de notre société moderne, est sans conteste l’une des plumes les plus acerbes du giallo.
Lors d’un braquage qui tourne mal, une femme et son fils de huit ans sont tués. Alors que son complice s’enfuit avec l’argent, Raffaello est arrêté et condamné à perpétuité. Pour Silvano, mari et père des victimes, l’existence n’est plus qu’un intense et douloureux chagrin. Mais quinze ans plus tard, le meurtrier, rongé par le cancer, doit demander, pour bénéficier d’un recours en grâce, le pardon de Silvano.
La confrontation entre deux hommes qui vivent, chacun à leur manière, dans une souffrance extrême dépasse le cadre du polar. Construit à la manière d’un huis-clos infernal, « L’immense obscurité de la mort » s’interroge sur les processus qui conduisent à ne plus discerner les frontières entre châtiment et clémence, entre bourreau et victime.
Renaud JUNILLON : Quel a été l’accueil d’un livre qui traite sans complaisance des questions morales de vengeance et de pardon dans un pays comme la très catholique Italie, qui a vécu les années de plomb ?
Massimo CARLOTTO : Le livre a suscité de nombreux débats car il a mis à nu toute l’hypocrisie de l’Etat italien qui n’a pas le courage de prendre des décisions par crainte de la réaction de la presse et de l’opinion publique. Le Président de la République est le premier à avoir décidé de se cacher derrière les parents des victimes en leur déléguant la responsabilité d’accorder ou non une remise de peine. En effet, il n’octroie la grâce qu’aux détenus qui ont obtenu le pardon des victimes. Evidemment, dans 90% des cas, la famille des victimes préfère se venger plutôt que de pardonner. Plus ils sont croyants et moins ils pardonnent, s’en remettant à Dieu quant à leur choix, après la mort du condamné bien sûr. Et pourtant la Constitution italienne affirme des choses bien différentes au nom de la laïcité de l’Etat ; cela ne fait que démontrer qu’elle perd de plus en plus son autonomie par rapport au Vatican.
Les années de plomb ne sont désormais plus qu’un souvenir ; l’absence de mémoire collective est un des autres défauts de l’Italie actuelle.
R.J. : En vous attaquant de cette manière à un sujet aussi délicat que la légitimité de la Justice (qui peut la rendre ? Comment la rendre ? ), vous échappez au discours édifiant ou moralisateur. Quel message pensez-vous délivrer ?
M.C. : Dans ce roman, j’ai voulu dénoncer l’abîme qui sépare les principes constitutionnels, lesquels indiquent clairement que la peine est un instrument de réinsertion sociale, et leurs applications réelles. L’Italie est envahie de faux moralisateurs qui soutiennent que les peines sont trop brèves et que les prisons sont trop agréables. L’actuel Garde des Sceaux (M. Castelli qui appartient à la Ligue du Nord, parti d’extrême droite), les a comparées à des hôtels 4 étoiles. Or, la réalité est toute autre : nos prisons sont surchargées, infestées de maladies et avec des taux de suicide impressionnants. Mon message est très précis : toute décision sur le pardon doit revenir à l’Etat et la prison doit être un vrai lieu de réhabilitation sociale, par le travail et l’étude ; ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.
R.J. : La prison peut être considérée comme un personnage à part entière de vos livres et y apparaît comme un univers déshumanisé. Le regard du militant rejoint-il celui de l’écrivain ?
M.C. : Quiconque a une bribe de conscience civique pense que les prisons en Italie sont une véritable honte pour un état démocratique et moderne. Mon regard est sans aucun doute davantage militant parce que je me bats pour l’amélioration des conditions de vie des détenus. Et pas uniquement pour des principes éthiques et politiques. Je suis persuadé que la société a besoin d’une prison qui réhabilite les gens en les arrachant à l’univers criminel, plutôt que d’une prison qui n’est rien d’autre qu’une école du crime.
R.J. : Dans vos romans, les conditions des personnages sont souvent similaires : profond sentiment d’injustice ; solitude masquée par la télévision omniprésente ; fuite dans l’alcool ou la drogue ; valeurs qui sont celles de l’argent, du pouvoir et de la surconsommation. Peut-on parler de « vide » pour caractériser la société du XXIème siècle ?
M.C. : Bien sûr. De vide comme symptôme d’une décadence presque irréversible. La société italienne avance péniblement. Les jeunes ont peu d’espoir de trouver du travail et sont éduqués à être uniquement des consommateurs avec le mythe de l’argent facile. Cette situation a entraîné une banalisation et une diffusion de l’illégalité. On vole, on escroque, on corrompt à tout va au nom de l’aisance financière. Hélas, les citoyens italiens en découvrent chaque jour de terribles exemples dans les hautes sphères de la finance, de l’entrepenariat et de la politique. Les milieux sociaux les plus modestes qui, eux, ne disposent d’aucun levier économique, deviennent les proies de la télévision-poubelle, de l’alcool, de la drogue.
R.J. : En 1979, Jean-Patrick Manchette écrivait à propos du roman noir : « Le polar cause d’un monde déséquilibré, donc labile, appelé donc à tomber et à passer. Le polar est la littérature de la crise. » Peut-on en dire la même chose vingt-cinq ans plus tard ?
M.C. : Oui, Manchette avait vu juste sur beaucoup de choses. Le succès du genre noir et policier en Italie est déterminé en bonne partie par sa capacité à « lire » la société. A présent, raconter une histoire criminelle est de plus en plus un prétexte pour décrire l’univers social, politique, historique et économique sur lequel on monte ensuite une trame. Ce type de littérature s’est montré un extraordinaire instrument pour analyser la société et aborder des thèmes brûlants, vu qu’en Italie il n’existe plus de journalisme d’enquête.
Ainsi, ceux qui veulent vraiment s’informer n’ont plus qu’à lire nos romans…
Grand merci à Laurent Lombard pour la traduction.
Coup de cœur du même auteur : Rien plus rien au monde, éd. Métailié.
Ainsi, « Rien plus rien au monde » est le roman d’une voix, d’un cri. Celui d’une mère de famille modeste qui se heurte à la solitude, au silence et aux désillusions d’une vie ratée. Ce monologue ininterrompu, rythmé par les programmes télé et les promos du supermarché, met à vif les formes de misère sociale et affective qui minent nos sociétés où chômage, racisme latent et besoin de consommer servent de catalyseur. Alors, cette mère investit sa fille et projette sur elle ses propres aspirations, ses propres rêves, le fantasme d’une vie de star à paillettes… jusqu’à la folie. Jusqu’à la tragédie
Lucioles - Vienne, le 7 mai 2008