Aime-moi Casanova
Antoine Chainas
Editions Gallimard
248 pages
13,90 €
ORGASM ADDICT*
Milo Rojevic est flic. Ni motivé, ni vraiment concerné, il laisse le soin de gérer les affaires courantes par son efficace coéquipier Giovanni. Mais la disparition de ce dernier le jette au cœur d’une spirale infernale : enquêter sur son « double » revient à enquêter sur lui-même. Un premier roman noir qui, comme les bonnes séries Z, joue en virtuose de la dimension symbolique.
Au gré du catalogue de la Série Noire se nichent de véritables ovnis littéraires où la trame policière, souvent inexistante, n’est qu’un prétexte à inviter le lecteur au sein d’un esprit atteint par les pulsions brutales et les valeurs incertaines de la folie. Il y avait le malaise du Londres express de Loughran, le monde intérieur en total décalage du Cosmix banditos de Weisbecker, il faut ajouter à votre bibliothèque noire l’amour à mort de Aime-moi Casanova d’Antoine Chainas. Ainsi, le personnage principal Milo est plus connu sous le surnom de Casanova. Et effectivement, notre Milo-Casanova est un séducteur invétéré qui ensorcelle tout ce qui porte un jupon. Mais Antoine Chainas laisse de côté l’image romantique du galant beau-parleur pour s’intéresser aux symptômes d’une maladie. A la manière d’un Chuck Palanhiuk, le roman est l’expression d’un dérèglement intérieur.
Car le sexe est ici une véritable drogue, qui guide, régit et corrompt la vie de Milo. L’étape de séduction se résume à une attirance quasi-animale et le sexe se révèle violence, dépendance, assouvissement, étouffement d’angoisses. Solitude glauque et malaise junkie. Les valeurs masculines souvent valorisées dans la littérature policière - virilité, conquêtes féminines, indépendance - sont prises à contre-pied et deviennent les maux pervers avec lesquels se débat notre personnage.
D’autre part, la thématique du double permet une lecture initiatique : au moment où disparaît son co-équipier, Casanova, face à lui-même, à ses responsabilités et à ses échecs doit affronter le monde et l’image de lui-même que lui renvoie ce monde. Qui est réellement ce Giovanni ? Giovanni n’est-il pas le double positif de Milo ? Milo ne part-il pas à sa propre recherche ? « Aime-moi Casanova » est un éblouissant roman noir sur la culpabilité, le faux-semblant, le caché, l’enfoui.
Face au mépris de ses collègues, face aux ordres de son supérieur, face au désir sexuel des femmes, face au jargon incompréhensible du nouvel amant de son ex-femme, face au chagrin et à la tristesse de celle-ci, Milo se retrouve dans l’incapacité de communiquer. Impossible pour lui de dire la colère - profonde, dévastatrice - qui s’insinue, qui l’emplit et l’habite. Sourire bêtement en attendant que ça passe, stratégie de l’évitement, ne suffit pas. Alors il baise, unique moyen de taire ou d’exprimer cette colère. Casanova est esclave de son désir démesuré et comme l’écrivit avant lui l’authentique Casanova dans Histoire de ma vie : « l’esclavage fait des monstres ».
Dans cette réalité tourmentée, Milo trouve refuge dans un endroit inattendu peuplé de freaks et de « déviants » raffinés. Une communauté digne de Harry Crews. Un lieu qui l’accueille, qui l’apaise : lui, le monstre, se sent normal parmi les anormaux. Mais la réflexion autour de l’acceptation de soi est amère et la rédemption, figure centrale de ce roman moraliste, conduit bel et bien à la mort.
Renaud Junillion,
article précédemment paru dans Page
* Titre d’une chanson des Buzzcocks.
, le 19 décembre 2007